"... Je veux n'oublier jamais que l'on m'a contraint - pour combien de temps? - à devenir un monstre de justice et d'intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l'enfer. Les rafles d'Israélites, les séances de scalp dans les commissariats, les raids terroristes des polices hitlériennes sur les villages ahuris, me soulèvent de terre , plaquent sur les gerçures de mon visage une gifle de fonte rouge. Quel hiver ! Je patiente, quand je dors, dans un tombeau que des démons viennent fleurir de poignards et de bubons...nt>

... Quelle entreprise d'extermination dissimula moins ses buts que celle-ci ? Je ne comprends pas et si je comprends, ce que je touche est terrifiant. A cette échelle, notre globe ne serait plus, ce soir que la boule d'un cri immense dans la gorge de l'infini écartelé. C'est possible et c'est impossible."
1943

"... Ne songeons pas aux couards d'hier, auxquels se joindront les nôtres ambitieux, qui s'accoutrent pour la tournée des commémorations et des anniversaires. Rentrons. Les clairons insupportables sonnent la diane revenue.
1946

" Les mois qui ont suivi la Libération, j'ai essayé de mettre de l'ordre dans ma manière de voir et d'éprouver qu'un peu de sang avait tachée, à mon corps défendant, et je me suis efforcé de séparer les cendres du feu dans le foyer de mon coeur. Ascien, j'ai recherché l'ombre et rétabli la mémoire, celle qui m'était antérieure. Refus de siéger à la cour de justice, refus d'accabler autrui dans le dialogue quotidien retrouvé, décision tenue enfin d'opposer la lucidité au bien-être, l'état naturel aux honneurs, ces mauvais champignons qui prolifèrent dans les crevasses de la sécheresse et dans les lieux avariés après le premier grain de pluie. Qui a connu et échangé la mort violente hait l'agonie du prisonnier...

... Les enragés de la veille, ces auteurs du type nouveau de "meurtrier continuel", continuaient, eux, à m'écoeurer au-delà de tout châtiment. Je n'entrevoyais pour la bombe atomique qu'un usage, celui de réduire à néant ceux, judicieusement rassemblés, qui avaient aidé à l'exercice de la terreur, à l'application du Nada. Au-lieu de cela, un procès* et l'apparition d'un qualificatif inquiétant : génocide. Tu le sais toi qui demeuras deux ans derrière les barreaux de Linz, imaginant à longueur de journée la dissémination de ton corps en poussière; toi qui, le soir de ton retour parmi nous, voulus marcher dans les prairies de ton pays, ton chien sur tes talons, plutôt que de répondre à la convocation du commissaire qui désirait mettre devant tes yeux la fiente qui t'avait dénoncé. Tu dis pour t'excuser ce mot étrange : "Puisque je ne suis pas mort, il n'existe pas." En vérité, je ne connais qu'une loi qui convient à la destination qu'elle s'assigne : la loi martiale, à l'instant du malheur. Malgré ta maigreur et tes allures d'outre-tombe, tu voulus bien m'approuver. La générosité malgré soi, voila ce qu'appelait secrètement notre souhait à l'horloge exacte de la conscience...

... Nous sommes partisans après l'incendie, d'effacer les traces, de murer le labyrinthe et de relever le civisme. Les stratèges n'en sont pas partisans. Les stratèges sont la plaie de ce monde et sa mauvaise haleine. Ils ont besoin, pour prévoir, agir et corriger, d'un arsenal qui, aligné, fasse plusieurs fois le tour de la terre. Le procès du passé et les pleins pouvoirs pour l'avenir sont leur unique préoccupation. Ce sont les médecins de l'agonie, les charançons de la naissance et de la mort. Ils désignent du nom de science de l'Histoire la conscience faussée qui leur fait décimer une forêt heureuse pour installer un bagne subtil, projeter ténèbres de leur chaos comme lumière de la Connaissance. Ils font sans cesse se lever devant eux des moissons nouvelles d'ennemis afin que leur faux ne se rouille pas, leur intelligence entreprenante ne se paralyse. Ils exagèrent à dessein la faute et sous-évaluent le crime. Ils mettent en pièce des préjugés anodins et les remplacent par des règles implacables. Ils accusent le cerveau d'autrui d'abriter un cancer analogue à celui qu'ils recèlent dans la vanité de leur coeur. Ce sont les blanchisseurs de la putréfaction. Tels sont les stratèges qui veillent dans les camps et manoeuvrent les leviers mystérieux de notre vie...

... Tout être qui jouit de quelque expérience humaine, qui a pris parti, à l'extrême, pour l'essentiel, au moins une fois dans sa vie, celui-là est enclin parfois à s'exprimer en termes empruntés à une consigne de légitime défense et de conservation. Sa diligence, sa méfiance se relâchent difficilement, même quand sa pudeur ou sa propre faiblesse lui font réprouver ce penchant déplaisant. Sait-on qu'au-delà de sa crainte et de son souci cet être aspire pour soi-même à d'indécentes vacances ?
1948

* Le procès du Nuremberg. L'étendue du crime rend le crime impensable, mais sa science saisissable. L'évaluer c'est admettre l'hypothèse de l'irresponsabilité du criminel. Or, tout homme, fortuitement ou non, peut être pendu. Cette égalité est intolérable.

René CHAR
Extraits des Billets à Francis CUREL
Recherche de la base et du sommet
NRF Poésie / GALLIMARD

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