"... - C'est
pas à moi de parler de ça, reprit-elle. Nous on est français.
La grand-père, il a fait la guerre pour la France. Il a libéré
Marseille. Avec le régiment de tirailleurs algériens. Il a eu
une médaille pour ça...
- L'a été gravement blessé, précisa Mourad. A
la jambe.
La libération de Marseille. Mon père aussi avait eu une médaille.
Une citation. Mais c'était loin tout ça. Cinquante ans. De l'histoire
ancienne. Il n'y avait plus que le souvenir des soldats américains
sur la Canebière. Avec leurs boîtes de Coca, leurs paquets de
Lucky Strike. Et les filles qui se jetaient dans leurs bras pour une paire
de bas en nylon. Les libérateurs. Les héros. Oubliés
leurs bombardements aveugles sur la ville. Et oubliés les assauts désespérés
des tirailleurs algériens sur Notre Dame de la Garde, pour déloger
les Allemands. De la chair à canon, parfaitement commandée par
nos officiers.
Marseille n'avait jamais remercié les Algériens pour ça. La France non plus. Au même moment, d'ailleurs, d'autres officiers français réprimaient violemment les premières manifestations indépendantistes en Algérie. Oubliés aussi les massacres de Sétif, où ne furent épargnés ni les femmes ni les enfants... Nous avons cette faculté-là, d'avoir la mémoire courte, quand ça nous arrange...
Jean-Claude IZZO
-Chourmo- Folio Policier