Education pour tous
contre diversité culturelle ?

par Koichiro Matsuura

Le Forum mondial sur l'éducation (Education For All Forum, EFA), qui se tiendra à la fin du mois à Dakar, clôt un chapitre dans l'histoire de l'alphabétisation universelle et s'apprête à en ouvrir un autre : celui de systèmes éducatifs répondant réellement aux besoins et aspirations des populations. Il faudra donc avoir le courage de préciser sans complaisance les contenus, méthodes, modalités, mais aussi les finalités de l'éducation pour chaque pays (et, à l'intérieur des pays, pour chaque groupe de population), pour que l'éducation de base pour tous devienne réalité.
Le climat politique, social et économique mondial a certes considérablement évolué depuis que les décideurs mondiaux et les organisations internationales se sont rencontrés à Jomtien (Thaïlande), en 1990, et qu'ils se sont engagés à atteindre l'objectif de l'éducation pour tous pour l'an 2000. Mais il faut se rendre à l'évidence : ce droit fondamental consacré par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme est loin d'être acquis pour des milliers d'enfants, de femmes et d'hommes dans le monde que nous avons construit.
Les économistes et autres experts n'ont pas manqué de souligner que l'éducation a souvent été considérée comme un fardeau par des gouvernements essayant de s'adapter aux exigences de la compétitivité mondiale. Mais cette seule explication ne suffit pas. D'autres causes, dont l'origine est plus profonde, ont peut-être également participé à cet échec relatif. Il est probable que les interprétations fort différentes, pour ne pas dire divergentes, qui coexistent sur la fonction de l'éducation vis à vis des individus et des sociétés n'ont pas suffisamment été prises en compte.
Moyen d'acquisition des compétences de base indispensables à une vie digne ou transmission des outils d'une connaissance diversifiée pour une insertion sociale réussie ? Le champ des interprétations est vaste pour circonscrire le processus de socialisation morale, technique et intellectuelle auquel l'éducation participe.
Le plaidoyer de la communauté internationale en faveur de l'éducation pour tous, et au premier chef celui des partenaires du Forum mondial sur l'éducation (Unesco, Pnud, Fnuap, Unicef et Banque mondiale), appelle une éducation qui permette un développement humain, social et économique et qui participe à la promotion d'une culture de paix, conformément à l'esprit de l'article 26 de la Déclaration universelle des droits de l'homme : "L'éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l'amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations unies pour le maintien de la paix."
Force est de constater que l'éducation n'a, hélas, pas toujours, ni partout, servi à libérer les peuples des barrières de l'ignorance. Elle ne les a pas toujours aidés à affirmer leur dignité ni à dessiner librement leur destinée. Elle a aussi servi, et continue à le faire, à conforter des pouvoirs en place, à exclure et, il faut bien le reconnaître, à inciter aux conflits. Et ce précisément parce que l'éducation n'est pas seulement un moyen d'acquisition des connaissances, mais aussi un vecteur de formation morale, idéologique, au service de toute organisation sociale.Est-il possible de s'assurer que l'éducation est en mesure de remplir le rôle dont les Nations unies l'ont noblement investie, sans toutefois s'immiscer dans les contenus de l'éducation et par là-même toucher à un autre droit inaliénable : le droit à l'autodétermination des peuples et au respect de la diversité culturelle ? C'est peut-être là l'un des paradoxes majeurs auxquels l'Unesco, en tant qu'agence spécialisée du Système des nations unies pour l'éducation, la science et la culture, est confrontée.
Du moins en apparence. Car en dépit de l'extrême pluralité des systèmes de valeurs, un corps commun de valeurs n'est-il pas consacré par la Déclaration universelle des droits de l'homme ? Son respect par l'ensemble des sociétés sera en tout cas déterminant pour garantir à l'espèce humaine la maîtrise de son destin. Et c'est précisément à cette croisée que s'inscrit l'action de l'Unesco.
Forte de son expérience désormais cinquantenaire, cette dernière a depuis longtemps compris qu'une éducation de qualité est avant tout celle qui peut répondre aux besoins locaux d'apprentissage, en s'enracinant non seulement dans la vie des communautés auxquelles elle s'adresse, mais aussi dans les valeurs qu'elles véhiculent et dont elles se nourrissent. Ainsi tous les experts s'accordent aujourd'hui à dire qu'une alphabétisation réussie est celle qui s'acquiert dans sa langue maternelle.
Admettre que l'éducation est un moyen essentiel de transmission de valeurs au service de la continuité et de l'évolution sociale, et que chaque société génère son propre système de valeurs dont il importe de respecter la diversité, n'enlève rien au potentiel critique et émancipateur de tout processus éducatif.
C'est pourquoi les partenaires de l'EFA peuvent s'enorgueillir d'être parvenus à un consensus universel sur le fait que l'investissement en matière d'éducation est de toutes façons un investissement pour le développement.
Tout le monde s'accorde aujourd'hui à reconnaître que plus une population est éduquée, plus elle génère de richesses, a fortiori dans l'économie de la connaissance caractéristique de l'ère postindustrielle. Tous les indicateurs sociaux attestent en particulier des bienfaits sociaux de l'éducation des filles et des femmes. Des taux galopants de natalité ont pu être endigués dans certains des pays les plus pauvres grâce à l'éducation. Enfin - c'est peut-être là une des raisons majeures pour lesquelles l'ensemble de la communauté internationale est aujourd'hui déterminée à une mobilisation massive - , l'éducation de base reste le seul espoir pour permettre à l'ensemble des nations d'accéder à une culture démocratique et partant à une certaine stabilité politique, condition essentielle sinon indispensable à tout développement humain.
Le rendez-vous de Dakar sera donc l'occasion de rappeler aux Etats que leurs efforts accrus pour réaliser l'éducation pour tous serviront avant tout à renforcer leur propre existence sur l'échiquier mondial. Gageons qu'en leur laissant le soin de déterminer ce qu'ils souhaitent enseigner, et les méthodes et supports par lesquels ils y parviendront, leur appropriation réelle du processus éducatif sera réussie.

Koishiro Matsuura est directeur général de l'Unesco.

in Le Monde du 20 avril 2000

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