- la symbiose ou l'art de vivre ensemble
- le commensalisme : profiter sans gêner
- l'antibiose : l'arme de la pollution chimique
- le parasitisme : vivre aux dépens de son hôte
- la prédation : manger ou être mangé
- la compétition : l'autodestruction réciproque.
Il serait intéressant de se livrer à l'exercice d'une classification de ces relations sur une échelle de valeurs, de la meilleure à la pire de ces relations; cette classification peut d'ailleurs se lire en filigrane des sous-titres donnés par l'auteur. La plus belle relation serait la symbiose et la pire l'autodestruction ou la prédation. Nous voyons bien là, que la violence n'est pas intrinsèque à chacun de ces types de relation qui au niveau biologique se contentent d'exister et de fonctionner (et surtout pas de signifier), mais portée par le sens que nous y mettons. Tout ceci pour montrer que la violence est une notion morale, culturelle autant que naturelle (biologique). Car, c'est bien la morale et la culture qui délimitent les champs de la légitimité de la violence ou de son illégitimité On doit enfin remarquer que chacun des types de relation décrit plus haut peut être générateur de violence...
Je vais me risquer à une typologie de la violence, qui pourrait peut-être structurer les champs de la violence dans un groupe donné :
1) le champ de la violence active
- expression brute et totale de la violence (la violence est alors une valeur d'expression personnelle et d'intégration dans le collectif)
- expression socialisée de la violence ( sports et en particuliers sports de combat)
2) le champ de la violence symbolique
- le passage à l'acte révèle l'impossibilité de d'affronter les possibles changements qu'engendreraient communication et négociation
- la communication et la négociation transcendent la violence et génèrent du changement.
- On peut remarquer au passage que ces quatre champs (en partant de l'expression brute de la violence à la communication) demandent une maîtrise de plus en plus forte d'outils permettant de différer la satisfaction des désirs et l'accès aux fonctions symboliques et à l'abstraction. -
Il me semble possible avec ces deux catégories de lister l'ensemble des comportements auxquels il nous est arrivé d'être confrontés. Nous avons été confrontés à cette violence active, revendiquée, par exemple lorsque des jeunes issus de quartiers défavorisés nous menacent, exigent sous peine de représailles telle ou telle chose non prévue dans le stage. Le sport en général et les sports de combat en particulier ont les faveurs d'une certaine jeunesse; outre que dans certains cas, ils ne sont pratiqués que dans un souci d'une efficacité encore supérieure dans le premier champ de violence, ils sont de toutes façons un espace où la violence concrète peut être vécue. Communication et négociation n'excluent pas confrontation, voire affrontement, mais l'objectif n'en est pas (du moins en théorie) de gagner, de vaincre (sauf en politique) mais de générer du changement réciproque, donc une plus grande évolutivité, une plus grande adaptabilité.
Enfin, nous avons tous vécu des situations où un jeune à bout, par rapport à une situation ou des rapports humains "pète les plombs" et passe à l'acte.
Poser ainsi les choses revient à poser comme socle de toute relation entre les êtres la violence, puisque communication et négociation n'en sont qu'une forme transcendée. Ceci n'a d'autre valeur que celle de ma réflexion personnelle, mais il me semble pouvoir étayer cela dans une deuxième partie.
Pour conclure cette première partie, je crois devoir aborder la question de la communication/négociation sous deux angles.
Le premier, celui de la morale, devrait nous permettre de poser la communication comme préférable à tout autre forme de relation, parce qu'en tant qu'êtres vivants doués de raison et de conscience, nous voulons poser comme valeur centrale le respect d'autrui, la reconnaissance de chacun comme un autre soi-même, et la solidarité entre les individus et les groupes.
D'un autre point de vue, la communication et la négociation sont beaucoup plus rentables que toute violence. En effet, la relation violente tend à éliminer un modèle au profit d'un autre et à empêcher toute évolution (à la limite, quel que soit le vainqueur) : la victoire du modèle économique capitaliste n'a fait qu'en renforcer l'aspect monolithique, l'aspect intangible, inéluctable, définitif... mais est-ce bien là une victoire pour l'humanité ? La communication et la négociation sont les moyens de garantir évolution et adaptabilité des individus et des groupes. Autant dire qu'hors d'elles point d'éducation et point d'interculturel !
La violence : une question structurelle ?
Dans la première partie, je me suis attaché à essayer de montrer que la violence est d'abord une question de sens, qu'elle n'a pas de valeur en elle-même, mais qu'en même temps où elle serait le socle, le fondement de toute relation. A sa dimension éminamment relative et culturelle s'ajouterait une dimension absolue et structurelle.
Sur cette base structurelle est ancrée le premier réflexe humain face à l'obstacle ou à l'opposant de détruire cet obstacle ou cet opposant pour arriver à ses fins. Mais, pourquoi dans le même temps, cette base pourrait-elle être génératrice de communication, de négociation, d'adaptabilité et d'évolution ?
La logique des antagonismes.
Tous les individus et tous les groupes humains sont confrontés au besoin de résoudre des conflits a priori irréductibles. Ces antagonismes fondamentaux recouvrent les grandes problématiques humaines communes à toutes les sociétés et toutes les cultures. Jacques DEMORGON qualifie ces antagonismes de donnés-construits; c'est à dire qu'ils sont donnés tels quels par la réalité d'une part, ils sont des réalités objectives : "il y a bien de l'opposition entre la vie et son environnement, entre l'espèce humaine et son environnement, entre les groupes humains et au sein de l'espèce humaine, entre l'individu et les groupes sociaux dans lesquels il s'insère"; mais ils sont construits en même temps, c'est à dire qu'ils sont des représentations, dans le sens où "la complexité de ces relations est telle que leur représentation est toujours inférieure à la réalité".
Il conviendra dès lors de faire la part entre les antagonismes superficiels et les antagonismes fondamentaux.
" Pour que nous puissions nous assurer de leur degré de représentativité, de scientificité, il faut que les antagonismes puissent satisfaire à trois critères :
- correspondre à une problématique humaine régulière.
- être fréquemment présents à divers niveaux et dans divers secteurs d'une culture.
- être présents dans un grand nombre de cultures".
Les antagonismes sont constitués par l'existence d'au-moins deux pôles opposés; par exemple, l'unité / la diversité, la continuité / le changement, la tradition / la novation, l'autorité / la liberté, etc. Pour illustrer cela, on prendra un exemple dans la linguistique. Une langue est sous-tendue par une série d'antagonismes fondamentaux, que l'on peut représenter ainsi :
évolution vs stabilisation
hétérogénéisation vs homogénéisation
création vs codification
particularisation vs normalisation
oral vs écrit
les gens vs l'institution
la parole vs l'académie
Et ce qui est fondamental à ce stade, et à la lumière de cet exemple c'est d'abord de renoncer à la recherche illusoire d'un point d'équilibre entre ces pôles opposés, et ensuite de renoncer à s'ancrer sur l'un ou sur l'autre pour nier ou combattre l'autre. Cet exemple montre que chaque paire d'opposés est fonctionnelle et indissociable. En effet, une langue se doit d'évoluer si ce n'est que pour permettre à ceux qui l'utilisent de désigner et de décrire les éléments de leur environnement qui changent au fil du temps. Cette fonction de production de mots et d'images nouveaux est vivante et anarchique et peut conduire à l'apparition de néologismes locaux incompréhensibles ailleurs, ou qui disparaissent aussi vite qu'ils sont apparus. La communication entre utilisateurs d'une même langue risque s'en trouver plus difficile. Aussi, le pôle normatif, conservateur, unifiant de la langue joue-t-il un rôle indispensable.
On le comprend bien, c'est dans le jeu dynamique entre ces pôles opposés que se déterminent les espaces de la vie de la langue. Et la violence n'est pas loin, à propos de cet exemple même, si l'on veut bien se souvenir des passions et des querelles soulevées en France et en Allemagne dès qu'il s'agit de réforme de l'orthographe par exemple.
Ce type de modèle appartient " à la catégorie des modèles plus producteurs que réducteurs. Cela vient de ce qu'ils sont constitués par deux (trois ou plus) pôles irréductibles les uns aux autres. Ces modèles accompagnent désormais tous les développements des connaissances. Ils sont plus producteurs de modèles ouverts sur des mixtes élaborés, complexes, associant mieux la diversité et l'unité. Cela tient à ce que les pôles définissent des opposés très généraux qui génèrent dans leurs conflits équilibres et déséquilibres multiples. Ils sont par là même plus souples et donc plus adaptés aux variations des environnements et des conduites".
Lorsque certaines réponses ainsi construites se répètent et sont adoptées de manière générale par un groupe, elles deviennent alors des réponses culturelles.
Mais si la mise en oeuvre de couples d'opposés fondamentaux peut être source de plus grande adaptabilité et d'un plus grand nombre de réponses à apporter aux variations du monde et des hommes, il n'en demeure pas moins que le rapport entre les deux (ou plus) pôles reste un rapport de force, une tension, qui ne se résout qu'en situation, de manière conjoncturelle. C'est le mouvement, la dynamique qui permet d'inventer des réponses à cette opposition fondamentale, mais pour qu'il reste productif l'antagonisme n'est jamais résolu définitivement; ainsi, la marche résulte-t-elle de la mise en oeuvre de l'opposition entre muscles tenseurs et muscles fléchisseurs... Ainsi le ta chi n'est-il rien d'autre que la mise en vie de l'opposition fondamentale : ouverture / fermeture.
On peut comprendre que la conscience de l'impossibilité de résoudre une fois pour toutes ces antagonismes fondamentaux puisse être dans certains cas une grande source d'angoisses et de frustrations. La tentation est grande de se positionner sur un pôle, de s'y arc-bouter en niant farouchement toute valeur à son opposé et à la créativité issue de leur opposition. Une source de la violence peut à mon sens s'eêpliquer ainsi. Il n'y a alors ni tentative, ni capacité à résoudre (et d'abord à admettre) l'antagonisme. Le problème de la violence vu sous cet angle me paraît tout à fait intéressant pour nous qui nous occupons d'interculturel, car la logique des antagonismes "possède plusieurs caractéristiques qui permettent une véritable révolution dans la pratique et la pensée de l'interculturel, si on les compare aux notions de préjugés et de stéréotypes".
D'abord, ce modèle peur s'appliquer à la fois aux individus, aux groupes et aux sociétés.
Ensuite, son fonctionnement peut aboutir à une infinité de produits issus de circonstances et de volontés particulières; lorsque certaines productions sont sélectionnées de manière plus fréquentes, elles deviennent des réponses culturelles.
Enfin, bien qu'il soit une donnée universelle de base, son fonctionnement n'est pas réglé une fois pour toutes; à l'intérieur d'un système, des individus peuvent se comporter différemment de la majorité, ce qui fait qu'aucun système culturel n'est condamné à se renouveler toujours le même.
Nous rejoignons maintenant la première partie. Car, s'agissant d'antagonismes fondamentaux qui sous-tendent les relations humaines, la communication/négociation est la mise en oeuvre dynamique du couple d'opposés qui tend à la créativité, à l'adaptabilité et au changement. Alors que l'ancrage sur un pôle mène au mieux à l'immobilisme au pire à l'affrontement et à la violence. Jacques DEMORGON précise bien que ces antagonismes fondamentaux peuvent être sources de résultats différents car "ils ne définissent que des conditions potentielles de conflit; or nous sommes habitués à considérer les conflits comme mauvais en nous référant aux conflits qui aboutissent à des destructions. Mais plus grave encore, quand les conflits se résolvent positivement et aboutissent même à des constructions, nous négligeons de le voir et de nous approprier les lois de ces réussites involontaires. Or, c'est là que nous pourrions rencontrer les problématiques antagonistes fondamentales ou dérivées, que nous aurions dû considérer mieux pour diminuer l'orientation conflictuelle destructrice.
La logique des antagonismes nous apparaîtrait alors comme un premier essai de formuler des instructions pour découvrir la complexité des situations et de meilleurs modalités pour la gérer. Non pas en dehors de nos intérêts, de nos identités, de nos développements affrontés, mais à travers eux."
Prenons l'exemple toujours difficile du racisme, comme thème dans une rencontre interculturelle de jeunes. Si l'on problématise le thème sous l'angle du racisme seul, on est vite condamné à l'incompréhension, au jugement (les racistes sont moches et de toutes façons, c'est les autres...), à l'incantation (arrêtez d'être raciste), et surtout on ne peut imaginer comment on aborderait le problème avec des gens qui se revendiquent êénophobes ou racistes (car, il est entendu que les jeunes qui s'inscrivent à un tel stage à thème ne sont pas racistes...)
Prenons le problème sous l'angle des antagonismes fondamentaux. A quel type d'antagonisme, la êénophobie et le racisme sont-ils une réponse ?
particularismes culturels vs valeurs universelles
identité vs égalité
fermeture vs ouverture
pareil vs différent
intérieur vs eêtérieur
frontières vs libre circulation
nation vs monde - Europe
allié vs ennemi
L'exercice qui consiste à essayer de repérer ces paires d'opposés devrait faire l'objet d'une activité proposée au groupe de participants. Car, avant d'aborder le problème de la xénophobie et du racisme, il faut mettre le doigt sur le fait que les individus, les groupes et les sociétés ont besoin de définir qui appartient au groupe et qui ne lui appartient pas, quels sont les critères d'appartenance, quelles sont les conditions d'accès à cette appartenance, etc. Une société par exemple, doit, sous peine de dysfonctionnements graves,déterminer les modalités de séjour des étrangers sur son territoire : durées, activités possibles, etc. Elle se doit par ailleurs sous peine de sclérose (culturelle ou économique) permettre l'entrée de personnes issues d'autres cultures, etc.
Il s'agit bien de la résolution de ces antagonismes de base, au départ. La xénophobie et le racisme sont ancrés sur le seul pôle identitaire et refuse de voir la problématique de base. Le jeu dynamique entre pareil et différent est impossible, la seule relation possible est alors l'affrontement, la violence.
Il faut donc remonter au niveau conscient la structure antagoniste qui sous-tend racisme et xénophobie, pour inventer un espace de questionnement, puis de compréhension, enfin (espérons-le) de communication.
Cette approche devra se compléter d'une approche culturelle et morale qui montre la relativité des valeurs sur lesquelles s'appuient racisme et xénophobie, ainsi que d'une approche qui met en évidence le soubassement psychologique de ces phénomènes : angoisse et peur de l'autre.
Le choix des outils concrets d'animation (rencontres, interview, expos, théâtre, etc.) appartient lui à chaque équipe d'animation.
Conclusion
Je n'aurai essayé ici que de proposer une réflexion personnelle. J'ai cru voir une approche nouvelle de la violence dans le travail de Jacques DEMORGON car j'y retrouve mon sentiment que structurellement, à la base du comportement violent ou du comportement de la négociation il y a le même socle : la logique des antagonismes. La dimension culturelle de la violence, nos rapports aux conflits destructeurs sont marqués du sceau des histoires respectives de nos pays et nous ne saurions l'oublier. Il me semble voir au travers de cette réflexion de nouvelles possibilités pédagogiques dans l'interculturel, qui nous libèrent des notions de préjugés et de stéréotypes et nous aiguillent sur les voies productives des antagonismes de base.
Roudel, le 24 novembre 1999
Erick LENGUIN