Compte-rendu des deux journées de travail
avec Jacques DEMORGON
Le travail a été organisé à partir d'un tour de table où chacun était invité à se présenter en se positionnant par rapport à l'interculturel.
Le texte qui suit ne prétend rendre compte fidèlement des propos qui ont été tenus, mais au contraire d'essayer d'en dégager les axes majeurs.
I) Le tour de table
1- La complexité de l'interculturel
Un participant exprime la conscience qu'il a de la complexité de l'interculturel, la complexité de la rencontre. Il est par exemple très difficile de situer, de déterminer les limites de la rencontre; certaines, les plus invisibles étant pratiquement insurmontables. L'interrogation théorique sur l'interculturel rejoint l'interrogation pratique mais reste difficile structurer.
La complexité s'exprime également sur un autre plan; l'interculturel se joue à la fois sur un plan culturel et interpersonnel. C'est bien au niveau interpersonnel que se joueront les conflits et les difficultés de compréhension. Ce qu'un autre participant exprimera sous l'idée qu'il faut ramener la réflexion de l'infiniment grand (l'interculturel) à l'infiniment petit (la rencontre de moi à l'autre). C'est à dire qu'il nous faut essayer de comprendre pourquoi et comment chaque individu est une construction particulière et l'autre un étranger !
2- L'interculturel : démarche volontariste et difficile
La rencontre interculturelle est une démarche; elle n'est pas de fait. Elle doit être volontaire et mutuelle, elle demande un effort. C'est pourquoi nous devons réfléchir à la pédagogie et aux outils interculturels.
Autrement dit, il faut vouloir rencontrer l'autre, avec de l'amour qui fait tomber la peur de mon étrangeté chez l'autre. C'est très difficile.
Aller à la rencontre de l'autre, c'est aussi mener un combat contre moi-même; il me faut dépasser les barrières en moi, dépasser mes stéréotypes et mes clichés. Mes clichés, mes barrières changent mais ils demeurent des clichés, et des stéréotypes; ils sont seulement nouveaux.
3- L'interculturel : un champ paradoxal
Plus j'ai de vécu interculturel, plus j'ai de compréhension pour les autres et plus j'enrichis la diversité de mes comportements personnels.
Plus je connais les autres, moins je peux les définir et plus je connais les autres, mieux je me connais et peux me définir.
L'amour, l'ouverture tout en se protégeant. Il faut garder la naÎveté, l'ouverture de l'enfant mais avoir des protections tout de même.
Enfin, le paradoxe de l'identité : qui je suis vs comment je me définis.
II) Jacques DEMORGON
1- Première intervention
On part finalement du sentiment d'être perdus dans une pluralité de possibles. On ne voit plus comment construire son identité. Il y a en effet un paradoxe entre :
ouverture et fermeture
risque d'agression extérieure et risque de sclérose.
Le tout avec en arrière plan la difficulté de la rencontre interpersonnelle. La question est alors : comment est-ce possible ? C'est possible parce que nous sommes en présence d'un processus, le processus d'adaptation.
L'autre est en soi un pays, ce qui explique que l'interculturel est en nous; car, s'il n'était pas en nous, on ne pourrait pas le vivre avec l'autre. C'est là qu'est le fil : je suis celui en qui il y a de l'autre.
Je dois donc mettre en oeuvre un processus de construction de moi vers l'autre. Mais cela peut lui faire (ou me faire) peur ! on clôt alors le moi définitivement et l'autre définitivement. L'autre devient alors l'ennemi.
Le fondement c'est cette racine structurelle du ouvrir-fermer, qui si elle ne fonctionne pas bien, peut donner du racisme ou de la xénophobie...
Les antagonismes : dois-je m'ouvrir ? oui ! seulement m'ouvrir ? non ! me fermer ? oui ! seulement me fermer ? non ! Alors, comment réguler cela ?
Nous tenons là le processus d'engendrement même des cultures. Le contexte social, géographique, etc. va déterminer des paramètres qui mettent en place des mixtes (entre les deux pôles) qui produisent miracles ou monstruosités.
L'adaptation antagoniste existe aussi bien au niveau :
- des individus
- des groupes
- des entreprises
- des sociétés.
Le processus interculturel va être l'apprivoisement de cette adaptation antagoniste. Si nous considérons les autres comme des substances, les différences sont irréductibles. Si nous les considérons comme en processus, le même que nous, mais différent en contenu, alors la rencontre peut advenir.
2- Deuxième intervention
(Après quelques remarques qui soulignent qu'on ne parle pas explicitement de la violence...)
Voici trois questions :
1) est-ce que tu trouves que c'est bien la violence ?
NON
2) est-ce que tu ne trouves pas qu'il y a de la force dans la violence ?
OUI
3) est-ce que tu trouves que la force c'est bon ?
OUI
Bien sûr on ne peut pas résoudre ainsi le problème, mais du moins peut-on le poser correctement !
La première conclusion est que nous ne sommes pas en mesure de condamner systématiquement toute violence.
Pour réguler la violence, il faut trouver des modes et des formes d'expressions des forces. Si on donne beaucoup de possibilités de formes, y compris la possibilité de ne pas exploser ou celle d'exploser consciemment, alors on donne les outils de maîtrise de sa propre violence. Mais, où allons-nous acquérir ces formes ? et quelles sont-elles ?
Les formes s'acquièrent dans le processus de socialisation; c'est la solidité et la diversité de celui-ci qui assurera la possibilité d'user de formes diversifiées et opérationnelles.
Phases et modalités de l'identité : d'après Pierre TAP, La société Pygmalion - Dunod 1988.
Dimensions d'ouverture et de fermeture de la logique unaire
Identification Modalités Modèle Valeurs Type d'angoisse
1. dans l'autre Dépendance Autre Sécurité Abandon
protecteur Assurance Séparation
affectueux Confiance
2. contre l'autre Agressivité Autre Autonomie Respect de son intégrité
frustrateur Affirmation Agression
interdicteur de soi par Impuissance
punisseur la négation devant autrui
et le refus
3. par le faire Maîtrise Autre Création Impuissance
Action constructeur Réussite dans l'action
interlocuteur Maîtrise des en général
situations
4. par le paraître Double Autre comme Ressemblance Etrangeté
le dédoublement Miroir alter ego (similitude) Nouveauté
Fraternisation Morcellement
narcissique
5. par l'adhésion Catégories Autre Appartenance Rejet
le nous généralisé Solidarité Déviance
les "pairs" Egalité Non-reconnaissance
Différenciation
6. par le devenir Projet Idéal du moi Changement Incomplétude
Idéal d'homme Dépassement Mort
Idéal de société Unicité
Perfection
Action militante
3- Troisième intervention : l'approche historique
Pour comprendre les cultures, il nous faut tout d'abord recourir à une approche historique. Sans connaissance historique, il ne peut y avoir de compréhension des cultures. L'exposé s'articule autour de deux points essentiels (qui sont développés dans les ouvrages de Jacques DEMORGON :
- Les quatre formes sociétales
- Les quatre grands secteurs d'activités.
L'exposé porte alors sur deux types de sociétés : les sociétés royales-impériales qui reposent sur une alliance du religieux et du politique et les sociétés nationales marchandes qui reposent elle sur une alliance de l'économique et de l'informationnel.
On peut décrire les fachismes comme des raidissements des sociétés royales-impériales contre les nations marchandes.
La réflexion se poursuit sur le temps présent, en partant du constat que nous sommes entrain de changer de forme sociétale. Nous entrons en effet dans des sociétés informationnelles mondiales, où l'informationnel est devenu l'enjeu par rapport à l'économique.
L'informationnel a été l'allié indispensable de l'économique dans l'avènement des sociétés nationales-marchandes. Il a pris une importance considérable. La hiérarchie entre informationnel et économique va-t-elle s'inverser ? l'économique va-t-il mettre l'informationnel à son service ? C'est la question qui se pose aujourd'hui...
4- Quatrième intervention : la logique adaptative antagoniste
Les sciences de la nature utilisent le mot "antagonisteä"pour désigner une régulation. La marche, par exemple, est la mise en oeuvre de muscles antagonistes. On peut ainsi identifier un certain nombre d'antagonismes fondamentaux :
- vasodilatation - vasoconstriction
- diversité - unité
- acquis - inné
- etc.
L'antagonisme est géré de façon différente par les pays et les cultures. Ainsi, la France a penché davantage pour l'unité territoriale et l'Allemagne pour sa diversité. Cette logique est fondamentale dès lors qu'on se positionne du côté des processus et non du côté des résultats. Au niveau des cultures, on regarde les résultats de productions historiques, qui sont en substance différents; nous disons alors que les gens A ne peuvent vivre avec les gens B parce que leurs cultures sont différentes. Mais, nous partageons les problématiques et les processus !!!
Le "savoir supérieur" est celui qui fait la meilleure unité avec le plus de diversité.
Exemple en psychologie : l'ajustement à l'interlocuteur en situation de communication. Comment je m'ajuste ? S'il sait à peu près les mêmes choses que moi, je n'ai pas grand chose à lui dire. Je fais des allusions et il me comprend. Dans le cas contraire, je dois définir mon propos et allonger mon discours.
Relier l'approche historique et la logique adaptative antagoniste :
Partons d'un cliché franco-allemand : les Français sont implicites et les Allemands explicites. Vrai ou faux ?
Notons tout d'abord que la phrase est une caricature des cultures et des êtres humains comme si les Français ne pouvaient jamais être explicites et que les Allemands ignoraient tout de l'implicite. Nous devons donc poser tout d'abord que chaque être humain peut être (est) tantôt explicite, tantôt implicite. Globalement une grosse vérité statistique, qui aura énormément d'exceptions sera que les Allemands sont plutôt explicites et les Français plutôt implicites. L'explication du pourquoi de cette vérité statistique est dans l'histoire.
On pourra déconstruire les processus historiques qui ont conduit à des conduites culturelles (par résolution des antagonismes) et remettre en jeu la dynamique adaptative pour créer des résolutions inédites.
Cette logique nous évite deux erreurs : considérer qu'on est tous le même ou considérer qu'on est tous si différents qu'il n'y a pas d'issue. Devenir même et autre, ensemble.
Les choses peuvent être générales, particulières et singulières. Les antagonismes peuvent être ternaires.
L'homme politique introduit sa singularité dans une généralité pour les autres.
Le singulier est la synthèse du général et du particulier.
L'antagonisme fondamental, c'est le vide et le plein, l'être et le néant. La violence n'entre pas dans un antagonisme particulier; elle exprime l'ancrage sur un seul pôle et la négation de l'autre; il n'y a plus de dynamique, la logique adaptative antagoniste ne peut plus jouer. Entre particularité et généralité, nous allons traiter toutes les singularités. Là où des forces ne trouvent pas leur pôle de composition, il y a violence.
La violence est un sentiment pas une réalité.
5- En conclusion.
On a plutôt défini des problèmes et des questions qu'apporté des réponses et des solutions. Nous avons un gros travail à faire. Rappelons encore une fois qu'il n'y a pas lieu de thématiser la violence des jeunes de manière spécifique.
Le travail que nous avons à faire est double :
- nous situer par rapport x la macroviolence, du monde, des sociétés, des institutions, etc.
- travailler chacun à son niveau sur la microviolence, sur sa violence personnelle.