L'idée de nation dans les Balkans
On peut partiellement
expliquer les bouleversements économiques et sociaux survenus dans
les Balkans par la diffusion moderne de la nation, spécialement à
travers l'oeuvre de deux philosophes de l'histoire, d'origine allemande, qui
vécurent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et enseignèrent
dans la Grande Russie de Catherine II: il s'agissait de Johann Herder et d'August
Ludwig von Schlözer.
C'est ainsi que, dans toute l'Europe orientale prit naissance une idée
de la nation tout à fait différente de l'interprétation
"volontariste" soutenue, par exemple, par Giuseppe Manzini. En somme,
ce qui prévalut et, avec le temps, s'enracina ici a moins été
l'idée d'une communauté politique qui se reconnaissait dans
un droit commun (comme le préconisait justement Manzini) que celle
d'une communauté fondée sur une unité de langue et de
nation, dictée en partie par des raisons mystiques, en partie par des
héritages "naturels" (selon la conception de Herder justement).
En ce sens, on fit appel à l'émotion plutôt qu'à
la raison selon les canons de la réaction à la philosophie des
Lumières propre à une partie du romantisme allemand. C'est pourtant
là que le rapport entre nation et territoire - toujours présentés
comme des concepts inséparables par le nationalisme - a trouvé
son enracinement le plus profond: il a fait des minorités une source
perpétuelle d'irrédentisme et, par là même, une
sorte de "cheval de Troie" toujours prêt à nuire à
la stabilité entre voisins. En l'occurence, dans le contexte particulier
des Balkans, les effets ont été dévastateurs.
Sous d'autres aspects, la "revisitation" du passé, anticipée
par Herder avec sa revalorisation du Moyen Age, a conduit le nationalisme
à faire du mythe politique lui-même un simple appendice instrumental.
Exalter le mythe du Kosovo en Serbie (même s'il s'agit en, termes très
généraux d'un mythe balkanique), ou celui de la "Sainte
Russie prolétaire" des mouvements panslaves et "patriotiques"
russes, ou encore celui de la transfiguration de la nation en divinité,
comme dans les cas de la Pologne et de la Croatie: voici là quelques-uns
des exemples les plus évidents du lien qui existe entre politique et
mythe politique, au point de devenir une cause de conflits incessants et latents.
Stefano Bianghini
in La question yougoslave
Casterman